Les droits des chrétiens au Tchad : voix d'un avocat catholique

Le Tchad, pays largement musulman où cohabitent plusieurs traditions religieuses, a vu s'affirmer au fil des décennies un pluralisme juridique qui reconnaît officiellement la liberté de culte. Cette reconnaissance, inscrite dans la Constitution, ne suffit pourtant pas à garantir aux fidèles une existence paisible au quotidien. C'est dans ce contexte qu'un avocat catholique, formé à N'Djamena puis à Yaoundé, a accepté de partager son expérience et sa lecture des enjeux actuels.

Militant discret de l'État de droit, Me Joseph Mbaindiguim s'est spécialisé en droit constitutionnel et en droit des minorités. Depuis son cabinet situé près de la cathédrale, il accompagne aussi bien des particuliers que des communautés religieuses confrontées à des différends fonciers, à des conflits de voisinage ou à des procédures administratives complexes. Son témoignage éclaire les zones grises que rencontre l'Église au Tchad.

L'actualité récente a relancé le débat sur la place des chrétiens dans l'espace public tchadien. Plusieurs incidents, parfois médiatisés, parfois tus, ont rappelé la nécessité d'une vigilance juridique constante. L'archidiocèse de N'Djaména suit ces dossiers de près, en collaboration avec des juristes catholiques qui offrent bénévolement leurs conseils aux fidèles inquiets.

L'entretien qui suit revient sur les fondements légaux de la liberté religieuse, sur les obstacles rencontrés sur le terrain et sur les voies de recours offertes aux croyants. Il ne s'agit pas d'un réquisitoire mais d'une réflexion nourrie par vingt ans de pratique, où la rigueur du droit rencontre la sensibilité pastorale.

Un Parcours Entre Foi Et Droit

Originaire de Moundou, Me Mbaindiguim a grandi dans une famille catholique pratiquante, attachée à la prière du soir et au chapelet mensuel en l'honneur de la Vierge. C'est au collège Saint-Charles de Sarh qu'un prêtre jésuite lui a transmis le goût de la rigueur intellectuelle et l'a poussé à présenter le concours de l'École nationale d'administration. Il choisira finalement le droit, fasciné par la promesse d'égalité que porte chaque article de loi.

Après ses études, il rejoint un cabinet de N'Djaména spécialisé dans le contentieux administratif, avant d'ouvrir sa propre structure. Dès ses premières années d'exercice, il plaide aux côtés de communautés villageoises déplacées et de petites congrégations religieuses. Cette expérience le convainc que le droit, loin d'être un instrument froid, devient un véritable service des personnes lorsqu'il est animé par une conscience chrétienne.

Ordonné lecteur et engagé dans plusieurs mouvements d'action catholique, l'avocat n'a jamais séparé ses deux vocations. Le chrétien qui défend un paysan sans terre ne fait pas de politique, explique-t-il, il exerce simplement le devoir de charité par les moyens que la société lui a confiés. Cette conviction guide aujourd'hui ses interventions auprès des diocèses et des paroisses.

Le Cadre Juridique De La Liberté De Culte

La Constitution tchadienne de 2018, dans son article 27, garantit la liberté de conscience, de religion et de culte. Elle prévoit également le droit de changer de religion ainsi que la possibilité d'entretenir des relations avec les communautés confessionnelles étrangères. À ces principes s'ajoutent plusieurs textes législatifs, dont la loi régissant les associations religieuses et les congrégations.

En droit positif, la situation des chrétiens n'est donc pas celle d'une minorité persécutée. L'avocat insiste pourtant sur un point souvent oublié : la liberté formelle ne vaut que si elle s'accompagne de moyens concrets. Délivrer un permis de construire pour une chapelle, obtenir un visa pour un missionnaire, faire reconnaître un cimetière confessionnel relève parfois du parcours d'obstacles.

Plusieurs décisions de justice récentes ont confirmé que les juridictions nationales pouvaient sanctionner des atteintes à la liberté religieuse. Pour Me Mbaindiguim, ces décisions méritent d'être mieux connues des fidèles et des curés de brousse, qui hésitent encore à saisir le juge. Le diocèse publie d'ailleurs régulièrement des fiches pratiques accessibles à partir du site officiel, où figure la liste complète des paroisses du diocèse.

Vivre Sa Foi Dans Une Société À Dominante Musulmane

Le Tchad se reconnaît officiellement comme un État laïc, mais la sociologie quotidienne donne une large place à l'islam sunnite. Les chrétiens, qu'ils soient catholiques, protestants ou animistes christianisés, représentent environ un quart de la population. Cette configuration crée une proximité quotidienne qui, selon l'avocat, est autant une chance qu'un défi.

À N'Djaména, les églises se partagent des quartiers avec les mosquées, et les fêtes religieuses de l'une sont souvent saluées par les fidèles de l'autre. Il arrive cependant que des conversions, surtout dans les zones rurales du sud, provoquent des tensions familiales ou villageoises. Sans être systématiquement dramatiques, ces situations exigent un accompagnement pastoral et juridique adapté.

L'avocat rappelle que la foi chrétienne n'est pas un acte de provocation et qu'aucun fidèle ne devrait être contraint de la dissimuler. La discrétion, parfois recommandée par prudence, ne doit jamais devenir un reniement. Toute pression, qu'elle vienne d'un chef traditionnel, d'un employeur ou d'un voisin, peut être documentée et signalée aux autorités compétentes.

Les Obstacles Concrets Sur Le Terrain

Sur le terrain, les difficultés les plus fréquentes concernent le foncier. Construire une nouvelle paroisse suppose d'obtenir une parcelle, un permis et l'accord des autorités locales. À cela s'ajoutent les tracasseries administratives, les lenteurs bureaucratiques et, parfois, des tentatives d'extorsion que peu de communautés osent dénoncer.

Vient ensuite la question des médias et de l'image publique. Lorsque survient un incident isolé, les réseaux sociaux amplifient la rumeur et collent une étiquette stigmatisante à toute une communauté. L'avocat souligne l'importance d'une communication réactive, structurée, élaborée avec des porte-paroles formés. À l'inverse, le silence laisse prospérer les contre-vérités.

Enfin, les chrétiens de condition modeste sont plus exposés que les autres. Employés dans l'informel, sans contrat ni bulletin de paie, ils peinent à prouver des licenciements abusifs ou des refus de service. Pour eux, l'assistance juridique gratuite, portée par des paroisses conscientes de leur rôle social, reste un levier essentiel de dignité.

Le Dialogue Interreligieux Et Le Travail Commun

Le dialogue avec les autorités musulmanes ne s'improvise pas. Selon l'avocat, il se construit dans la durée, autour de dossiers concrets : gestion d'un cimetière partagé, organisation d'une fête patronale dans un quartier, résolution d'un conflit foncier à la périphérie d'une mosquée. Ces occasions, souvent modestes, consolident une confiance réciproque que les discours abstraits ne remplaceront jamais.

L'Église catholique au Tchad participe à la plateforme interreligieuse mise en place par la Conférence épiscopale et accueillie par la Commission justice et paix. Ce cadre permet de porter ensemble, auprès du Gouvernement, des préoccupations partagées sur la laïcité, la cohésion sociale et la protection des lieux de culte. L'approche évangélique du dialogue y reste centrale.

Pour comprendre la spiritualité du voisin, rappelle Me Mbaindiguim, mieux vaut éviter les raccourcis. Une étude des paraboles coraniques, par exemple, révèle de nombreuses convergences avec la tradition biblique, autour de la miséricorde, du jeûne et de l'accueil de l'étranger. Cette curiosité sincère désarme bien des préventions.

Conseils Pratiques Pour Les Fidèles

Premier réflexe à transmettre : documenter. Toute atteinte à la liberté religieuse, qu'il s'agisse d'une injure, d'une menace ou d'une contrainte, doit être consignée par écrit, avec date, lieu et témoins. L'avocat recommande de photographier les lieux, de conserver les messages, de noter les références des agents administratifs concernés.

Deuxième réflexe : alerter sans tarder. Les paroisses disposent de relais identifiés auprès du diocèse, qui peuvent transmettre les informations à la chancellerie ou à un conseil juridique. Plus la chaîne d'information est courte, plus la réponse peut être rapide. Subir pendant des mois en silence n'apporte rien.

Troisième réflexe : faire confiance au droit. Saisir le juge n'est pas une démarche hostile, mais l'exercice d'un droit garanti. Pour les fidèles qui hésitent à franchir la porte d'un tribunal, des consultations gratuites sont proposées chaque mois dans plusieurs presbytères, à l'initiative de jeunes avocats catholiques engagés.

Chemins D'Espérance Pour L'Église Locale

À moyen terme, l'avocat croit à la formation. Multiplier les sessions sur les droits fondamentaux à l'intention des catéchistes, des curés et des conseils pastoraux permettrait de mieux armer les communautés. Le diocèse explore déjà la possibilité de modules en ligne, adaptés aux zones où l'accès à internet reste limité mais croissant.

Il plaide également pour un Observatoire national de la liberté religieuse, doté d'un mandat clair et d'une composition pluraliste. Cet outil, complémentaire des juridictions existantes, produirait des données fiables, souvent absentes des rapports officiels, et donnerait une parole mesurée aux victimes.

Enfin, l'Église ne pourra pas avancer seule. Les partenariats avec des organisations internationales, des universités et des barreaux étrangers offrent des ressources précieuses. L'avocat conclut son propos en évoquant la visite prochaine de confrères camerounais et centrafricains, signe d'une solidarité juridique sous-régionale qui se consolide peu à peu.

Plusieurs brochures synthétiques seront distribuées dans les communautés à partir du prochain trimestre, accompagnées d'une ligne téléphonique dédiée tenue par des bénévoles formés au diocèse de N'Djaména. Le calendrier précis de réception du premier kit de défense des droits religieux sera communiqué par les curés dès janvier, suivi d'un point d'étape paroissial prévu au cours du carême prochain.